Mesdames, Messieurs,Nous sommes réunis en ce jour pour célébrer le 90ème anniversaire de l’armistice de la grande guerre, signée à Retondes le 11 novembre 1918. Ce jour là, l’Allemagne et l’Autriche capitulaient sans condition face aux alliés menés par la France.
Cet armistice mettait fin à un conflit de 4 années qui se trouve être en effet le plus meurtrier de notre histoire. Toutes les familles françaises ont été touchées de près par ce conflit dramatique. Et nous savons aujourd’hui que la « Der des Der » porte mal son nom car 20 ans plus tard, un autre conflit mondial éclatait.
Le dernier survivant français de ce conflit, Lazare Ponticelli, est mort cette année. Pourtant nous voulons poursuivre cette commémoration et nous replonger dans ce qui constitue le creuset douloureux de notre Europe moderne, pour mieux comprendre ce qui l’a détruit, et construire l’avenir en étant chaque jour vigilant sur les germes, même discrets, de ce qu’il faut bien appeler la barbarie.
Si une violence inouïe s’est déchaînée au début du 20ème siècle, si une nouvelle guerre fratricide, qui deviendra mondial, s’est déclenchée entre la France et l’Allemagne, c’est d’abord que ces deux jeunes démocraties avaient oublié leurs racines communes et substitué à leur grandes cultures respectives, issues de la chrétienté et des lumières, un paganisme patriotique étroit et violent. Mort à l’ennemi, le boche, notre voisin, cause de notre malheur. Entre 1870 et 1914, nous avons enseigné à une génération entière de jeunes français la haine des allemands et de la nation allemande. Le patriotisme et le nationalisme faisaient alors figure de fins dernières et justifiait de nombreux mensonges, de l’affaire Dreyfus à la négation de la grande culture germanique. Ceci nous a fait entrer dans l’ère de la violence industrielle, celle des « orages d’acier » dont parle Ernst Jünger. La haine de l’ennemi et le patriotisme exacerbé ont permis aux soldats de tenir 4 ans, au milieu des morts, des larmes et du sang.
L’idéologie nazie ou soviétique a remplacé le patriotisme par la suite pour justifier – c'est-à-dire rendre juste, quelle ironie ! - de nouvelles violences industrielles au 20ème siècle. Celles-ci ont prospéré sur de nouveaux mensonges et n’ont fait que poursuivre la longue histoire des idéologies. Soljénitsyne s’écrit : « c’est ainsi que les inquisiteurs s’appuyèrent sur le christianisme, les conquérants sur l’exaltation de la patrie, les colonisateurs sur la civilisation, les nazis sur la race, les Jacobins d’hier et d’aujourd’hui sur l’égalité et l’émergence d’un homme nouveau ». Autant de mensonges qui ont cherché à justifier l’inqualifiable.
Voilà pourquoi nous sommes là aujourd’hui. Il est si difficile de suivre une ligne médiane dans un monde toujours marqué par l’idéologie. Rien n’est plus ardu que de tracer cette ligne médiane car nous ne pouvons, comme pour les extrêmes, compter sur la force, sur les bombes et les verrous. La ligne médiane exige le courage le plus ferme, la patience la plus avisée, les connaissances les plus justes. Refuser le mensonge et entreprendre les réformes dont notre pays a besoin exige le plus grand courage de chacun d’entre nous.
Cette exigence que nous enseigne le 20ème siècle doit reposer sur une adhésion entière aux dimensions éthiques et morales de la vie sociale. Sans cette adhésion, « notre société se détruira d’elle-même ou s’abrutira et tombera sous la dépendance des instincts les plus mauvais, si haut que soit son développement économique ».
A un moment où nous devons reconstruire notre société, où le libéralisme économique et l’impérialisme du taux de croissance ont trouvé leur limite, ont entraîné la faillite, il est bon d’être ici ensemble pour entendre le cri de nos anciens, des combattants qui sont tombés sur le champ de bataille. Ce cri et leur sacrifice nous obligent.