8 mai 1908

Chère Madame Thuret,

Je voudrais vous dire tout d’abord que je suis très ému. Je suis aujourd’hui le porte parole de notre village, de tous les Seine-Portais, et tous nous sommes très fiers de vous entourer aujourd’hui et de vous adresser nos chaleureuses félicitations pour les 100 ans que vous fêtez aujourd’hui même.

Vous êtes née en effet le 8 mai 1908. En 1908, pour situer l’époque, il y a au mois de juin 200 000 manifestantes qui réclament le droit de vote à Hyde Park, à Londres. On les appelle les « suffragettes ». Elles devront attendre 1945 en France pour avoir le droit de vote.

1908, c’est aussi l’année de la naissance d’Edgar Faure, homme politique français qui se pensait éternel. C’est lui qui disait, quand on lui reprochait de retourner sa veste trop souvent : « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Mais le vent l’a emporté.

1908, c’est la naissance de la Ford T. John Ford disait alors : « je vous fabrique la voiture de vos souhaits dès lors que c’est une Ford T et qu’elle est noire ». On avait le choix !

En 1908, Pu Yi, devient empereur de Chine. Il a 3 ans !

1908, c’est un autre monde.

Vos parents étaient alors résidents dans les Vosges, quoique d’origine auvergnats. Et vous êtes donc vosgienne. Mais quand on a un père fonctionnaire des finances, on doit aimer voyager. Vous êtes ainsi partie ensuite dans le Calvados, en Normandie, précisément à Béni-Boccage, haut lieu de la production laitière française. Votre père est alors mobilisé pour la grande guerre, dont il reviendra.

Vos études se déroulent au collège de Vire en Normandie. Vous êtes alors normande ! Et comme souvent pour chacun d’entre nous, vous avez été très marquée par une enseignante, Melle Le Couturier. Elle vous a laissé son empreinte et aujourd’hui encore, après 90 ans, vous savez ce qu’elle vous a apporté.

Après le bac, vous êtes à Guéret dans la Creuse, où votre père a été muté. Vous voilà limousine. Et vous débutez vos études de pharmacie pour les terminer à Paris. En 1935, vous vous installez à Ponthierry, dans une pharmacie que votre fils dirige maintenant, plus de 70 ans après. Et vous voilà enfin briarde. Et si je suis bien renseigné, c’est là que vous rencontrez un jeune directeur de la Cooper, André Thuret. Le 28 décembre 1937, Mademoiselle Jeanne Brigaleix devient Madame André Thuret. Et vous aurez cinq enfants.

Le 8 mai 1945, la victoire alliée vous trouve à Ponthierry, vous fêtez vos 37 ans. Quel beau cadeau d’anniversaire.

Votre vie professionnelle, liée à celle de votre mari, se déroule donc à Ponthierry où, il faut bien le dire, tout le monde vous connaît et vous apprécie. Ah si vous l’aviez voulu, vous auriez pu être le maire de cette commune ! Et à l’unanimité des suffrages. A faire pâlir de jalousie certains. Car vos engagements sont multiples : professionnels, mère de famille nombreuse, engagements à la paroisse, engagements auprès des anciens. Vous donnez toute votre vie.

Et vous avez rejoint notre village en 1977 ; vous voilà enfin Seine-Portaise. C’est pour y vivre votre retraite avec votre mari, décédé il y a seulement quelques mois.

Chère Madame Thuret, je voudrais vous remercier d’être là avec nous aujourd’hui. Même si la vue ou l’oreille ont des faiblesses, vous êtes bien là, avec toute votre intelligence et la finesse que nous vous connaissons. Je ne sais pas bien ce que représente d’avoir 100 ans, mais je sais que chaque année qui a passé dans votre vie, vous a apporté de nouveaux enseignements, que chaque événement, triste ou joyeux, et ils furent nombreux de chaque catégorie, vous a fait comprendre ce que signifie VIVRE. Et là vous avez beaucoup d’avance sur nous. Vous savez plus que nous, ce qu’est le sens de la vie. Et c’est pour cela que les enfants que nous sommes tous devant vous, avons besoin de vous pendant de très nombreuses années encore. Votre présence, même discrète et silencieuse, est d’une grande richesse pour nous tous. Et surtout pour vos 4 enfants, l’une de vos filles est décédée en 2007, pour vos 7 petit enfants et vos 5 arrière petit enfants.

Alors, au nom de tous les Seine-Portais, en vous adressant mes chaleureuses félicitations, je vais vous remettre la médaille d’honneur du village, et une plante, qui, nous a-t-on dit, est capable de vivre centenaire !