PARIS SEINE-PORT par LA SEINE

Oui, c'est possible : …5 heures pour arriver à Seine Port !
Un vieux rêve enfin réalisé : faire ce trajet par la voie fluviale !

Sans doute, une manière de voyager à l'ancienne :… recul de plus de 100 ans dans le temps !

Mais avec un moyen moderne : à bord d'un " pousseur " équipé de 2 moteurs de 375 chevaux, 2 lignes d'arbre, 2 gouvernails, et 4 gouvernails pour la marche arrière,…l'Ardelle, armé par Gérard et Joelle V…, depuis 2000, et affrété pour 5 ans par Morillon Corvol.
(Morillon Corvol, c'est : 3 millions de tonnes de matériaux par la seine et ses affluents dont 700 000 tonnes de déblais et terrassements, ce qui représente 120 000 camions de moins sur la route sur la région parisienne)

L'Ardelle
Et surtout quel charme…
J'ai embarqué à 07h00 du matin, dans l'écluse du Port à l'Anglais (construite en 1863), sur la rive droite de la Seine, à Alfortville.
Ce nom de " Port à l'Anglais " provient de la transformation du nom de " Port à l'Anglois ", lui même venant de " Jean Langlois ", un serf affranchi au début du XIIIe siècle, qui aurait creusé un port pour accueillir les bateaux qui partaient de Paris ou s'y rendaient...
Après la Révolution, de nombreux noms ou mots en "ois" ayant été transformés en "ais", ce lieu n'a donc rien à voir avec les Anglais.

L'écluse du Port à l'Anglais
L'Ardelle, 14 mètres de long, - 2 chambres, un salon salle à manger, une salle d'eau, et la climatisation… - poussait ce jour là une barge de 65 mètres, le Ribécourt, chargée de 800 tonnes de gravats et déchets de chantier, avec 2,80 mètres de tirant d'eau, destination Boissise-la-Bertrand.

Il y a, en effet, en amont de Paris, depuis toujours sur les 2 rives, de très nombreuses carrières de sable. Elles doivent en principe être remblayées, à l'issue ou au fur et à mesure de leur exploitation. D'où, un important trafic " montant " d'agrégats (déchets de chantiers, gravats),…tandis que vers l'aval, se succèdent de très nombreux chargements de sable.

J'ai vu sur ma droite (rive gauche) la centrale thermique EDF d'Ivry-sur-Seine. Quelques barges de charbon en provenance de Rouen ou du Havre, sont là, le long du quai, en cours ou en attente de déchargement.

Suivi par 2 automoteurs de 38,50 mètres (type Freycinet), à couple , pouvant emporter chacun 350 tonnes, le Zara et le Zadar - sans doute le mari sur l'une, et sa femme sur l'autre -, et précédé par un autre pousseur, le Youri, l'Ardelle, ses 2 moteurs à 1700/1800 tours, progresse à 12 km/heure.

Gérard, dans sa timonerie, tient la barre et assure la liaison radio avec le Youri.

Passé sous le pont de l'A 86 ; Choisy-le-Roi, de part et d'autre de la Seine.

Sur la rive droite une échancrure ; c'est une entrée qui conduit aux chantiers navals de Villeneuve-le-Roi : construction et réparations de bateaux.

Une heure est passée, il est 08h20, l'écluse d'Ablon accueille les 2 pousseurs et les 2 automoteurs : un ensemble dont la longueur reste inférieure au maximum autorisé, 180 mètres.
Gérard manœuvre, Joëlle est à l'avant pour passer l'amarre sur le quai.

08h55, sortie de l'écluse.


L'écluse d'Ablon

L'Ardelle a dépassé Villeneuve-Saint-Georges - le grand centre ferroviaire - et passe maintenant sous le pont de chemin de fer, qui fait passer d'une rive à l'autre, la ligne Paris Melun par Corbeil.

L'Yerres débouche sur la rive droite.

A droite, on laisse Athis-Mons, Juvisy, puis Grigny et son silo à grains, avec un bateau de 1300 tonnes en chargement, probablement destiné à Rouen, tandis que, le Port aux Cerises, Vigneux et Draveil, avec leurs anciennes sablières, défilent sur la gauche.

Les céréales et les farines constituent un autre trafic important pour la Seine : ce sont, en sortie des silos, des farines, vers Rouen, pour l'export; mais également du blé, à destination des silos ou des Moulins , à la fois en provenance de l'amont - la Brie -, ou de l'aval.

Les écluses sont doubles : " la vieille écluse ", qui date en général du Second Empire (1859), et la plus récente, dite " principale ". Entre les deux, le " barrage " des VNF (Voies Navigables de France), destiné à la gestion des niveaux.
Chaque barrage est responsable du maintien du niveau de l'eau dans le bief qui se situe en amont de lui.

… Champrosay, sur la rive droite, avec une pensée pour Alphonse Daudet, qui y a vécu quelques années, pour les impressionnistes qui affectionnaient particulièrement ces bords de Seine. Puis c'est l'écluse d'Evry : il est 10h10.

Une demi-heure pour la passer, c'est un délai normal, même plutôt rapide. L'opération est souvent beaucoup plus longue car il peut y avoir un bateau " avalant ", en train de la franchir et dans ce cas, il faut attendre.
Une particularité qui fait partie des contraintes : Evry est la seule écluse avant Saint-Mammès où les bateaux peuvent se débarrasser de leurs poubelles et des huiles usées.

L'Ardelle laisse l'Ile aux Poissons sur bâbord, passe devant une centrale à béton sur la rive gauche : du sable est livré, des gravats repartent…
D'ailleurs, demain, samedi soir, Gérard reviendra ici prendre une barge pleine, en complément d'un nouveau chargement pour Boissettes.

Je vois la Francilienne au dessus de ma tête et, très rapidement, Corbeil se présente, avec ses Grands Moulins, sur la rive gauche.
Le Youri manœuvre pour y accoster. Il va se mettre en attente, pour prendre la suite du Jonathan, et charger de la farine sur sa barge, Aurelia.
Réminiscence sympathique d'une époque révolue où l'Essonne qui se jette ici dans la Seine, n'était qu'une suite de petits moulins.
Par contre, souvenir moins heureux, à quelques centaines de mètres de là, les anciens bâtiments des Papeteries de la Chapelle Darblay, avec leur quai,…le tout dans un état d'abandon complet.
Un splendide et original trompe l'œil sur un immeuble, à droite : c'est un bateau …un faux !
Une impressionnante flottille de cygnes à tribord avant, et Saintry sur la rive droite.
Zara et Zadar doublent l'Ardelle.

Gérard évoque la présence de hauts fonds rocheux sur sa droite.


Les Grands Moulins de Corbeil


Mais déjà l'écluse du Coudray-Montceaux se profile, à la limite de visibilité, devant sur la droite ; on réduit, 700 tours les 2 moteurs . Il faut attendre que les 2 feux, vert et rouge, situés à l'entrée de l'ouvrage, passent au vert.

C'est une écluse dite de contrôle : les bateaux donnent à l'éclusier une " déclaration de chargement ".

J'observe qu'une barge d'une entreprise de travaux publics est positionnée en amont du barrage ; il y a des plongeurs dans l'eau, et, selon Gérard, la réparation des " hausses " entreprise depuis plus d'un an ne serait pas achevée.
Je me souvient alors en effet du niveau exceptionnellement bas du bief observé en 2002 : " une marée basse à Seine Port ! ".

Sur la rive gauche, la ligne de chemin de fer longe maintenant la Seine, très proche derrière les arbres ; c'est le Melun Paris par Brunoy. Sur la rive droite, c'est Morsang, le chantier Klein, l'auberge du Vieux Garçon - souvenir de Simenon - l'un de ses tous premiers romans, " La guinguette à deux sous " se déroulait ici - et le Cercle de Voile.

11h28, sortie de l'écluse.

Le radar mis en fonction permet de discerner les voiliers à 200/300 mètres, pas au delà, car leurs coques en plastique ne réfléchissent pas les ondes magnétiques.

L'Ardelle croise le Saint-Hélier, un bateau chargé de 1200 tonnes de céréales, en route vers Rouen. C'est l'occasion de relever que dans cette navigation chacun doit tenir sa droite.

Et, enfin Seine Port - son Cercle de Voile, sa plage et ses îles - rapidement suivi par les anciennes sablières de l'Ormeteau, sur la même rive.

De l'autre coté, le souvenir du barrage de la Citanguette disparu en 1963, le restaurant " La Tour de Nesle ", et un certain nombre de péniches d'habitation.
A coté du pont de Ponthierry, sur la rive gauche, l'Ecole : une rivière qui vient de loin, du sud de l'Essonne, et dont le nom n'a rien à voir avec le scolaire, mais vient de " s'écouler "…
Je vais bientôt arriver au terme de ma "croisière", l'écluse de Vives Eaux à Boissise-la- Bertrand (1968).
Ardelle y accoste, tribord à quai, à 13 heures…pour en sortir 15 minutes plus tard et aller décharger dans une ancienne sablière, rive droite, à quelques centaines de mètres au delà, avant Boissettes.

6 heures de route, pour effectuer un parcours de 45 kilomètres, " monter une dénivellation de 9 mètres ", mais surtout vivre une formidable immersion, un véritable bain dans un monde passionnant et peu connu, celui des mariniers.
" Des gens qui ne peuvent pas rester enfermés ".
Une population de traditions qui malheureusement ne va pas en augmentant, en raison de la diminution du trafic fluvial constatée depuis 1980
Un métier qui bien souvent se pratique de père en fils, un monde dans lequel la femme travaille aux cotés de son mari.
Une profession qui a sa capitale, Conflans-Saint-Honorine, avec son école, sa chapelle, beaucoup de charme,… et son bien sympathique musée de la Batellerie.

6 heures qui valaient largement 1 heure d'autoroute.

   
Denis Hannotin