Alexandre Dumas (fils)
(Paris, 1824 - Marly-le-Roi, 1895)

Fils naturel de l'auteur des Trois Mousquetaires et d'une couturière, il fut l'objet de douloureux procès entre ses parents. Introduit très jeune dans les milieux littéraires et artistiques, il ne tarda pas à conquérir la célébrité avec une série de romans, parmi lesquels La Dame aux camélias (1848), Le Roman d'une femme (1848) et Diane de Lys (1851). L'immense succès du drame qu'il tira de La Dame aux camélias (Vaudeville, 1852) orienta sa carrière vers le théâtre, où il s'érigea en moraliste et en réformateur, cherchant surtout remède à la désagrégation de la famille: citons, parmi les réussites les plus notoires des pièces crées au Gymnase, La Question d'argent (1857), Le Fils naturel (1858), L'Ami des femmes (1864), La Princesse Georges (1871). Pour la Comédie-Française, il écrivit notamment Denise (1855) et Francillon (1877). Il développa d'autre part ses théories dans ses préfaces, et dans plusieurs brochures, dont L'Homme-Femme (1872), La Question du divorce (1880), La Recherche de la paternité (1883). Il fut élu à l'Académie française en 1874 et reçu en 1875.

Il séjourna 2 fois à Seine-Port. La première fois vers 1840, la deuxième en été 1856 avec son ami Charles Marchal, le peintre...

Voici le récit qu'il en fit dans la dédicace de sa pièce "La Question d'Argent" dédié à son ami.

A Charles Marchal

          Accepte la dédicace de cette comédie. Je te l'ai destinée entre toutes, parce que mieux qu'une autre elle te rappellera le bon temps : notre jeunesse alerte, insouciante, un peu folle, et cette petite maison de la rue de Boulogne où nous avons tant ri, où, durant trois années, j'ai pu me dire complètement heureux. Te souviens-tu de ton premier mot, chaque fois que tu rouvrais ma porte : "Es-tu toujours complètement heureux ?" et de ma réponse, toujours la même : "Complètement!" C'est le soleil de ces jours-là que Josué aurait dû arrêter jusqu'à la fin de la victoire. Il n'a renouvelé ce miracle que pour toi. Tu est resté jeune de corps, de cœur et d'esprit. Ton intelligence et ton talent ont grandi sans dépouiller ta jeunesse et sans altérer ta bonne humeur. Ta robuste nature vit en intimité avec tous les éléments, en camaraderie avec toutes les choses. Tu parcours l'existence comme un lion parcourt la plaine, sûr de ta force, ferme sur tes jarrets, le nez au vent, l'œil ouvert aux quatre coins du ciel. Tu n'as pas cette philosophie acquise dans l'expérimentation et l'étude des hommes, qui épuise le corps, qui ride le front, qui appauvrit le sang, jusqu'à ce qu'elle ait renouvelé l'âme; tu as ce calme souriant des organisations en équilibre qui peuvent se projeter incessamment au dehors, parce qu'elles se reprennent et se reconstituent immédiatement dans tout ce qui les entoure. Les malheurs et les méchants les attaquent sans les entamer; elles sont semblables à ces rochers de granit que la mer couvre pendant la tempête de ses vagues furieuses, qu'elle croit noyer, qu'elle lave et qui reparaissent ensuite au soleil plus polis et plus luisants. L'adversité fait briller ceux qu'elle ne peut abattre. Tu l'as prouvé quand il le fallait. Garde-toi donc tel que tu es le plus longtemps possible. Ta santé est un si bel exemple! et que de consolations pour ceux qui te connaissent, rien que dans le spectacle de ta gaieté!
           Cependant, ne crains rien, et ne va pas croire que cette préface soit une élégie. Je n'ai pas à me plaindre du sort et ne me plaindrais pas de lui quand même. J'ai quelquefois regardé la vie trop en face; elle m'a contrait à froncer le sourcil et à baisser les yeux : mais, à l'occasion, je retrouve encore le bon rire d'autrefois, surtout au printemps. Le printemps est ma maison. Il a toujours sur moi la même influence, et je ne saurais voir la première feuillée des branches sans être pris du besoin de courir aux champs.
          Ce n'est pas que je sois un adorateur de la nature pour la nature elle-même : je ne tombe pas en extase devant elle, je l'avoue; au contraire, elle m'attriste, elle me trouble, elle m'évapore; la solitude m'inquiète; l'infini me trouble. L'homme m'y paraît si petit, qu'il ne mérite pas la peine d'être observé; il n'y est qu'un mouvement comme un autre, qu'un point plus grand qu'un mouton, plus petit qu'un moulin. Dieu s'impose trop quand il est sans intermédiaire; il est trop direct, trop grand! il aveugle l'œil humain, qui ne voudrait regarder que la créature, et il abîme et soumet dans la contemplation, dans le rêve, dans l'impuissance, l'esprit qui avait résolu de s'en tenir aux formes tangibles et aux proportions calculables. Je ne veux pas encore le regarder de si près. Mais, dans ce silence, dans cette solitude, dans cet infini, je cherche et trouve ce dont j'ai besoin : l'air vivace, les émanations saines, l'exercice, le repos, la reprise de forces nécessaires pour me rejeter ensuite dans l'humanité. Le droit de marcher à grands pas, de m'étendre sous les arbres ou dans l'ombre des meules, de me rouler sur les foins, de ramer, de nager en pleine eau, de porter une blouse, de ne parler qu'à des gens qui se soucient peu de ce que j'ai dans la cervelle, de redevenir enfant, en un mot, voilà tout ce que je demande à la campagne, et voilà comment je la combats. Quant au toit qui m'abrite, il m'occupe peu, pourvu qu'il m'abrite, qu'il s'élève entre une rivière et un bois, et qu'il soit autre part que celui de l'année précédente. Aussi ai-je toujours eu en horreur l'idée de posséder cet ager rusticus tant vanté par les poètes. Le sol le plus enchanté me deviendrait odieux du moment que je m'y sentirais des racines. Si j'avais été le premier homme, j'aurais perdu le paradis à moi tout seul sans l'aide de la première famme; je m'en serais enfui, bien avant que Dieu m'en chassât, pour voir autre chose.
          Et puis à quoi bon posséder ces arbres, ou cette pelouse, ou ce ruisseau, ou cette muraille ? Pourquoi borner ses regards et se fermer l'étendue ? Pourquoi se réduire, s'immobiliser, se faire plante quand on a des ailes, et regarder tourner son ombre autour de soi ? La vie, c'est l'action. Varions les aspects! Changeons les perspectives! Tâchons de laisser toujours où nous ne sommes plus les ruines et les décombres de notre passé! Ne revenons pas où nous avons été heureux; ne retournons pas où nous avons souffert; n'essayons pas de revivre dans ce qui ne doit plus être. Il ne reste rien de nous dans ce que nous avons été! Que le vent emporte où il veut, et que les autres foulent en riant nos feuilles tombées! Pendant le voyage que nous accomplissons ici-bas, touchons d'un pied rapide et léger, d'un pied libre surtout, cette terre qui nous reprendra bien assez vite. On n'a jamais trop de place pour vivre, et on en a toujours assez pour mourir.
          Après de pareilles idées que tu connais mieux que personne, il va sans dire que mon moi vivant rencontre mon moi mort, sur toutes les routes. Je ne peux plus quitter Paris, que je pousse au midi, au nord, à l'est ou à l'ouest, sans retrouver un de mes anciens nids où d'autres font leur couvée. Je pourrais dater chacune des pièces de ce recueil d'un lieu différent. Février vient à peine de mourir : les premiers bourgeons des lilas parisiens éclatent au choc des premiers grêlons de mars, sous les rayons blancs d'un soleil frileux, et je me demande déjà où je pourrais bien aller : je m'éparpille toujours comme le passé, et, si je meurs l'été, ce sera bien certainement dans la maison d'un inconnu.

          Puisque nous en sommes aux souvenirs, te rappelles-tu Sainte-Assise ? Quel été nous avons passé là, en 1856, il y a douze ans, un tiers de la vie humaine! Tu dois te rappeler que c'est là, en te jetant à toute volée sur une meule au pied de laquelle je lisais sans défiance, et en me tombant par conséquent sur la tête, que tu faillis envoyer ton ami chez les ombres. Est-ce Zéphire qui, jaloux de mon amitié pour toi, te lança sur ma tête comme il lança jadis le palet d'Apollon sur le front d'Hyacinthe ? C'est possible; cependant, tu étais déjà gros à cette époque et lourd, je t'en réponds. Ce qui est certain, c'est que, pour dissimuler ton émotion sans doute, tu me fis une scène d'où il résultait que les meules sont faites pour qu'on saute dessus, non pour qu'on s'asseye dessous, et que c'était moi qui étais dans mon tort. Ne te vante pas d'avoir inventé ces sortes d'arguments; ils datent de loin. Et ce beau poisson que j'avais tué d'un coup de fusil au moment où il apparaissait à fleur d'eau avec une étourderie qui m'a toujours étonné de la part d'un poisson (le poisson est défiant, disent les pêcheurs). Je le tuai cependant, comme une alouette, et il coula droit au fond de l'eau. Nous voyions son ventre d'argent miroiter entre deux pierres. Il semblait qu'il n'y eût qu'à étendre la main pour le saisir. Tu retroussas ta manche et tu plongeas le bras. La transparence de l'eau nous avait trompés. Tu ne pouvais atteindre le mort sans mouiller ta chemise. Tu l'ôtas, c'était élémentaire, et, te mettant à plat ventre sur la berge, tu te penchas vers la rivière en me chargeant de te retenir par les pieds. C'était l'occasion ou jamais de te rendre la plaisanterie de la meule; quand je te vis bien la tête en bas, au lieu de te retenir, je te poussai et tu tombas à l'eau, ce qui était moins dangereux que de recevoir sur la nuque un ami de cent quatre-vingts livres; je te donnai pour raison en réponse à la tienne que les pieds ne sont pas faits pour se tenir en l'air et la tête en bas, et j'allai te rejoindre après avoir jeté nos effets dans notre canot, compagnon intelligent de nos courses nautiques. Nous nous en allâmes nageant tout droit devant nous. Tu me précédais à quelques brassées. Au bout de dix minutes, tu te retournas en me faisant signe de me taire et de te suivre dans une autre direction. En même temps, tu nageais vers de grandes herbes qui bordaient la terre, à l'ombre des saules et au milieu desquelles tu pris pied, ne laissant que ta tête sortir de l'eau. Je supprime la comparaison puisée dans le règne végétal qui me vint à l'esprit quand je vis ta grosse figure posée pour ainsi dire sur les larges feuilles aquatiques : j'allai tout doucement me placer à côté de toi et je cherchai à distinguer ce que ton doigt me montrait à travers les arbres. Était-ce un martin-pêcheur prêt à partir comme un éclair bleu, un couple d'amoureux ne se souciant plus des hommes, ou notre poisson ressuscité qui se moquait de nous sur la rive ? Non; c'était une jeune fille de dix-huit ans à peu près, sans autre voile que ses cheveux noirs plus épais que longs, dénoués et tombant sur ses épaules. Ton œil de peintre l'avait aperçue de loin se jouant dans les eaux transparentes comme Diane dans la vallée de Gargaphie. Elle était seule et paraissait accomplir l'acte le plus simple du monde. Elle ne regardait même pas si quelqu'un pouvait la voir. Elle avait déposé tous ses vêtements sur le gazon, et, ne sachant pas nager, elle se retenait, tantôt d'une main, tantôt de l'autre, à une branche de saule; ou bien elle essayait de se laisser flotter, mais elle prenait peur bien vite et s'amusait alors à marcher contre le courant rapide qui nous avait amenés et qui bouillonnait autour de ses hanches en se divisant sur elle. Puis elle plongeait sa tête dans l'eau et reparaissait, le visage inondé de sa chevelure, les yeux fermés, toute frémissante et toute rose. Elle levait alors ses bras, écartait ses cheveux sur ses tempes et s'ébattait de nouveau. Quelque pose qu'elle prît, la lumière du jour faisait courir le long de son corps humide, souple et ferme, les luisants nacrés du saxe. Était-ce une impudique ou une innocente ? Toujours est-il que ce tableau inattendu nous reportait à trois mille ans, en pleine mythologie, et nous restions là, contemplant cette déesse jusqu'à ce qu'elle nous changeât en cerfs, qu'elle s'éloignât comme Vénus sur son char aérien, traîné par des colombes, ou, comme Europe, sur la croupe d'un taureau couronné de fleurs. Elle était digne de l'un et de l'autre. La première curiosité, la triviale, la basse, celle qui n'était pas de notre âge, cette première curiosité satisfaite, nous ne savions plus que faire de notre rôle d'Actéons impunis. Allions-nous troubler et insulter cette Suzanne ? C'eût été bon pour des vieillards d'Israël. Mieux valait nous en tenir à cette églogue naïve surprise dans le silence d'une belle matinée, car il était à peine six heures. Cependant nous étions des artistes, c'est-à-dire des hommes toujours un peu enfants, et l'aventure devait finir par une gaminerie. Nous arrachâmes les herbes autour de nous, nous nous en couvrîmes la tête et les épaules, et, semblables à des dieux marins visitant leur royaume, nous reprîmes majestueusement le large. Arrivés au milieu de la rivière, en vue de la baigneuse, nous poussâmes deux cris rauques comme des tritons soufflant dans leurs conques, mais sans tourner visiblement la tête de son côté. Elle se sauva vers le bord, qu'elle escalada en un clin d'œil et s'abrita un peu tard sous sa robe, qu'elle étendit devant son visage. Décidément, c'était une innocente. Nous continuâmes notre route sans autre allusion. Elle put croire que nous ne l'avions pas vue. De cette aventure, j'ai tiré la scène du bain dans l'Affaire Clémenceau. Et toi ? tu n'en as rien fait! Ingrat!
          Maintenant, comment me trouvais-je habiter ce pays primitif ?
          Je l'avais tout bonnement rencontré dans les Petites-Affiches. Voilà un journal! Avec un peu de persévérance et d'attention, Christophe Colomb y aurait découvert l'Amérique. Quand mon idée de campagne me reprend au commencement d'avril, j'achète un numéro des Petites-Affiches, je cherche à l'article Locations, et je trouve toujours.
          C'est ainsi que j'avais lu : "Charmant pavillon à louer à Sainte-Assise, entre la Seine et les bois, à trois kilomètres de la station de Cesson, chemin de fer du Midi." Je n'avais pas perdu une minute et j'étais parti pour visiter ce lieu enchanté, qui promettait tant et qui devait tenir encore plus qu'il ne promettait, comme tu devais le voir toi-même et comme tu vas le voir encore.
          Arrivé à Cesson, je demande ma route. On me l'indique à travers les bois et me voilà marchant enfin au grand air, en pleine solitude, libre de chanter à tue-tête, d'ôter mon habit et de faire le moulinet avec ma canne, sans craindre d'être prix pour un fou et d'être arrêté par les sergents de ville. Je marchais! pas de maison. C'était bien là le voisinage que je désirais autour de celle que je voulais habiter. Cependant, deux ou trois fois il m'avait semblé me reconnaître, comme on dit. Le paysage ne m'était pas nouveau; où avais-je vu ces arbres-là ? Ils avaient l'air de me dire bonjour. Leur silhouette me rappelait quelque chose. Le terrain même avait des échos en moi! Cesson ? Cesson ? Ce mot ne me rappelait pourtant rien. Mais voilà un ravin où je suis descendu jadis à moins que je ne rêve; ce petit ruisseau qui joue le torrent sur ces cailloux qui se croient des rochers, j'ai sauté par-dessus; mais quand ? et où ? Si c'est ici, il doit y avoir un village à gauche, quand la route tourne. Je le vois encore dans les brouillards de ma mémoire. La route tourne, voilà le village-là bas! C'est trop fort! Voilà aussi un cimetière que je me rappelle très bien, ainsi que les enfants qui courent au milieu des tombes et que j'y ai toujours vus. Je m'approche d'eux pour leur demander le nom du pays. Ils se sauvent. Ils sont plus familiarisés avec les morts qu'avec les vivants, à ce qu'il paraît. Mais, au fait, le nom du village doit être inscrit sur la première maison. Dépêchons-nous; je vois une plaque bleue : SEINE-PORT... Comment! Je suis ici à Seine-Port ? Je le crois bien que je devais m'y reconnaître. Est-ce possible! Seine-Port! Quel hasard! Quel bonheur! Seine-Port! l'endroit que je désirais le plus revoir. Et Sainte-Assise! c'est juste! Sainte-Assise aurait dû me mettre sur la voie! Comment ne me suis-je pas souvenu tout de suite! Ces bois où j'ai tant joué, où j'ai tant couru jadis. C'est vrai, c'étaient les bois de Sainte-Assise! Oublieux que je suis! Un homme de trente ans a donc pu oublier! Mon erreur vient (il faut bien trouver une excuse) de ce qu'on arrivait autrefois à Seine-Port par le bateau à vapeur, tandis qu'aujourd'hui on y arrive par le chemin de fer. De mon temps, Cesson n'existait pas; mais je prolongeais souvent ma promenade jusqu'à l'endroit où l'on a placé la station. Pourquoi aussi l'annonce de cette location ne portait-elle pas : "Près de Seine-Port ?" Ce n'est pas ma faute. Mais elle portait : "Sainte-Assise," et je n'aurais pas dû oublier cette bonne petite sainte qui en prend bien à son aise si j'en crois son nom, et qui fut la confidente si discrète, disons le mot, de mon premier amour.
          Rien n'est changé, il me le semble du moins. Oui, voilà bien le carré d'arbres où la fête avait lieu, en septembre, je crois. Et la maison de ce bon M. G..., avec sa grille verte, ses deux petits pavillons de briques, elle doit être sur la droite. La voici. Comme elle me paraissait grande autrefois! comme elle me paraît petite à cette heure! Bonjour, vieux puits où je tirais de l'eau! Salut, modeste potager que j'arrosais ensuite. Poiriers que je visitais dès le matin, fraisiers que je dévastais en cachette, vous souvenez-vous comme je me souviens ?
          Sonnons. Un jeune chien aboie. L'autre ne pouvait pas toujours durer! Quelles bonnes parties nous faisions ensemble. Pauvre bête! Une servante se présente à la grille.
          — A qui appartient cette maison, mademoiselle ?
          — A madame P...
          — Et M. G..., son ancien propriétaire, qu'est-il devenu ? Le savez-vous ?
          — Oh! monsieur, je crois qu'il est mort depuis longtemps. Il avait été forcé de vendre, et il n'avait gardé qu'un petit pied-à-terre dans les environs, à Beaulieu.
          — Et sa fille ?
          — Moi, je ne l'ai jamais vue, quoique je sois née dans le pays.
          — Cette maison ne serait pas à louer, par hasard ?
          — Oh! non, monsieur.
          — Merci, mademoiselle.
          — Il n'y a pas de quoi.
          Je referme la porte. Le chien aboie de nouveau. Je regarde encore une minute et je m'éloigne.
          Je suis tout seul, personne ne me connaît, j'ai le droit de me souvenir tout à mon aise et de pleurer si j'en ai envie. Allons jusqu'au bout de la rue, tournons à gauche, puis à droite, il y avait là deux grands arbres plantés en avant du bois comme deux sentinelles. Voilà quinze ans que j'ai gravé deux chiffres sur leur écorce!
          Voilà les arbres. Les chiffres y sont-ils encore ?
          Effacés! — Déjà!
          L'homme est toujours fier d'avoir gravé son nom quelque part, fût-ce sur l'écorce d'un arbre, et toujours étonné quand il ne l'y retrouve plus.
          Qu'est-ce que cette histoire ? Je vais te la dire.
          J'avais seize ans, à peu près; j'étais en pension. J'étais un grand, en chambre, mais je ne m'en mêlais pas moins pendant les récréations, aux jeux de mes camarades. L'un d'eux, âgé de huit ou neuf ans, fut battu par un plus âgé que lui. Je pris la défense du premier et battis le second. Belle action qui ne pouvait rester sans récompense.
          Le grand-père de mon protégé étant venu voir celui-ci quelques jours après, son petit-fils lui raconta son aventure et ma bienfaisante intervention. Le vieillard me fit appeler, me remercia et prit l'habitude, chaque fois qu'il venait, de m'adresser quelques mots gracieux. Aux vacances, il m'invita à passer deux ou trois semaines à la campagne avec lui, en compagnie d'Amédée. C'était le nom, ou plutôt c'est le nom que je donnerai à l'enfant, n'ayant pas à dire son nom véritable. Nous partîmes tous les trois du quai de la Grève par le bateau à vapeur, et nous arrivâmes le soir dans cette petite maison que je venais de revoir avec tant de plaisir. Je restai là jusqu'à la moitié de septembre, jardinant, bêchant, coupant, grimpant dans les arbres, courant les bois avec mon jeune compagnon, vivant enfin comme on vit à la campagne quand on a seize ans, un bon estomac, de bonnes jambes et toute la vie devant soi.
          Un jour, nous revenions pour dîner, un peu en retard, harassés, couverts de poussière, nos vestes sur l'épaule, nos casquettes à la main, nos cravates dans nos poches, et nous touchions aux premières maisons du village, lorsque Amédée se mit à courir tout droit devant lui en criant : "Ah! maman!" et je le vis se précipiter, tête baissée dans les jupes maternelles avec ce mouvement instinctif et spontané des enfants, qui semblent vouloir tout à coup rentrer dans le sein de leur mère.
          Ma première pensée fut que l'arrivée de cette dame allait nous gêner fort, qu'il faudrait lui tenir compagnie et s'habiller convenablement. Amédée m'avait bien dit : "Tu verras maman quand elle viendra, comme elle est gentille!" C'était toujours une mère, c'est-à-dire un être respectable devant lequel il s'agissait de se bien comporter.
          Je remis ma veste, je renouai ma cravate, je m'essuyai le front, et je m'approchai de cette dame en la saluant. Elle était à peine plus grande que son fils; elle me venait à l'épaule, et je n'avais encore rien vu, ou plutôt rien remarqué de si mignon et de si jeune en mère de famille. Elle paraîssait avoir dix-huit ou vingt ans. Elle était toute blonde, avec deux longues boucles de chaque côté du visage, sous un large chapeau de paille d'Italie, rond, garni de coquelicots, d'épis et de bluets. Une robe de mousseline à travers laquelle on respirait pour ainsi dire ses épaules fraiches et ses bras frais, une écharpe de même étoffe croisés sur sa poitrine, nouée par derrière, et dont les bouts flottaient, des gants de Suède demi-longs, des souliers de peau aile-de-hanneton, à rubans croisés sur le cou-de-pied : tel était son costume.
          De grands yeux foncés, très doux, le nez légèrement retroussé comme une bergère Louis XV, les sourcils fins et droits, les joues rondes et roses, le sourire relevé dans les coins, une fossette au menton, le cou blanc comme du lait, les mains toutes petites, la poitrine pleine, les bras potelés en haut, fins aux attaches : telle était sa personne. Une très jolie petite bourgeoise, sans grande distinction, mais piquante, comme disaient nos pères. Une fée, la touchant de sa baguette, eût fait envoler une nichée d'Amours de toute sa petite personne. Un peu plus, c'était madame Michelin; un peu moins, c'était Lisette. Je fus tout de suite rassuré. Ce n'était pas là une mère redoutable; c'était plutôt une nouvelle camarade qui nous arrivait de Paris. Elle allait bien certainement courir avec nous; c'était de son âge. Eh bien, non; elle n'aimait pas la marche. Elle était arrivée une heure auparavant; son père lui avait dit que nous étions dans le bois, et elle était venue nous attendre au bout de la seule route que nous puissions prendre, mais c'était tout ce qu'elle avait pu faire. Elle avait horreur de toute fatigue. Elle m'exposa cette particularité d'une voix un peu traînante, et comme si j'étais quelqu'un; puis elle prit son lorgnon et me regarda avec une certaine attention. J'étais le fils d'un homme célèbre et, par conséquent, un objet de curiosité.
          On dîna. Comme elle était toute petite, ses pieds, quand elle était assise, touchaient à peine le sol. Elle demanda un tabouret à son fils; je me précipitai dans le salon pour en chercher un. Comme tous ces détails puérils sont encore présents à ma mémoire! Elle releva un peu sa robe pour ne pas marcher dessus, en plaçant ses pieds sur le tabouret que je lui glissais sous la table. Je vis sa jambe, pas jusqu'au genou comme dans la ballade de Gastibelza, mais plus haut que la cheville. Je n'en fus pas troublé, comme tu pourrais le croire. C'était encore la jambe d'une mère, ce n'était pas la jambe d'une femme.
          Le temps avait été lourd et menaçant toute la journée. L'orage éclata et l'eau se mit à tomber à torrents. Son appartement se trouvait dans un corps de logis séparé du bâtiment principal; il fallait donc qu'elle sortit pour se rendre chez elle. Le jardin était inondé. Obscurité complète! Qu'allaient devenir les souliers dorés et la robe de mousseline au milieu des flaques d'eau ? Nous étions là, sur le seuil de la porte, la bonne tenant la lampe, présentant le parapluie, nous derrière et regardant. Comment faire ? Elle n'osait se hasarder. Elle relevait sa robe, elle avançait le pied et le rentrait aussitôt. On eût dit un oiseau qui hésite à quitter son nid. Alors, il me vint une idée sublime et toute simple : je lui offris de la porter chez elle, très naïvement, sans autre but que de la tirer d'ambarras, peut-être un peu pour montrer ma force; mais voilà tout.
          — Il n'y a que ce moyen-là, dit-elle.
          Et elle accepta. Amédée voulait absolument que je la prisse sur mon dos.
          — Maman à bon vinaigre! Va donc! disait-il, ce sera très drôle.
          Je la pris tout bonnement dans mes bras et je la portai, tandis qu'elle tenait le parapluie ouvert au-dessus de nous, en riant. Cependant, elle ne paraissait pas très rassurée, et elle me tenait assez fortement par le collet de ma veste.
          — Je vous fatigue, me dit-elle; c'est très lourd, la mousseline! on ne le croirait pas!
          Je n'aurais jamais supposé, en effet, qu'une si mignonne créature pût être si lourde! Chaste ignorance de la jeunesse! Tu vois le reste d'ici. Le soir, j'étais amoureux, non pas de cette femme, mais d'une femme. Elle eût été une autre, que c'eût été la même chose. A seize ans, que faut-il de plus ? La campagne, l'été, une jeune femme qu'on a portée dans ses bras, dont on a senti le cœur sur sa poitrine et le souffle sur son visage! si on ne devient pas amoureux avec tout ça, c'est qu'on a été mal élevé.
          Quant à elle, elle venait passer trois ou quatre jours chez son père, elle ne demandait qu'à s'y ennuyer le moins possible; elle s'amusa de moi. Elle se promena dans mes illusions, dans mes timidités et dans mes innocences, comme elle se promena, quand le soleil eut tout séché, dans les plates-bandes du jardin. Avec deux ou trois coquetteries classiques, elle m'entraîna dans son sillage et fit danser mon cœur dans le frou-frou de sa robe. Elle me tendit la main, le lendemain, en me remerciant du service que je lui avais rendu; elle me parla de mon âge heureux, comme si elle eût été une vieille femme; elle envia mon avenir et ma liberté masculine dans une demi-confidence; elle poussa quelques soupirs et regarda le ciel avec mélancolie, comme si elle avait quelque chose à lui redemander; elle laissa sur un banc le livre qu'elle avait apporté, et, quand je le parcourus, je trouvai des marques au crayon là où il y avait quelques pensée tendre ou désespérée. Je n'ai pas oublié le titre de ce livre. C'était Entre onze heures et minuit, d'Alphonse Brot. Dès que j'était seul, je griffonnais des vers avec des oh! des ah! des hélas! et tous les vieux hémistiches que je pouvais retrouver dans ma mémoire et coudre à mon inspiration. Je me les déclamais à moi-même; mais, une fois devant elle, je devenais muet. Cependant, je les avais là, dans ma poche, sur papier vélin plié en quatre et de ma plus belle écriture. Je m'étais bien gardé de les signer et d'y mettre son nom! Si on les avait trouvés, mon secret eût été trahi! Elle ne les connut jamais. Elle fit pourtant tout son possible pour que je les lui donnasse, car elle les avait devinés. Elle les voyait à travers ma veste, sur mon cœur.
           — J'aime beaucoup les vers, disait-elle. Est-ce que vous n'en faites pas, vous, le fils d'un poète ?
          Alors, je touchais mon petit morceau de papier, et il me venait l'envie de le jeter à ses pieds et de m'enfuir bien loin jusqu'à ce qu'elle m'eût pardonné mon audace. Mais je n'allais jamais au delà de cette réponse :
          — Moi aussi, j'aime bien les vers; mais, si j'en faisais, je n'oserais pas les montrer.
          — Pourquoi ? Vous devrier m'en composer, me disait-elle; j'ai un parent qui les mettrait en musique, et je les chanterais quelquefois.
          — Vous chantez, madame ?
          — Un peu.
          J'eus le courage de lui promettre une romance, et je fis une espèce de sonnet, à l'Amour bien entendu, qui se terminait ainsi :

D'enfant tu nous fais homme,
D'homme tu nous fais dieu !

          Ce n'était pas mal, mais ce n'était pas de moi. J'avais lu ça dans Segrais, je crois, qui en avait fait un alexandrin, lui :

D'enfant il nous fait homme, et d'homme il nous fait dieu !

alexandrin que j'avais démarqué pour la circonstance, mais, au moment de le servir, je tremblai que le parent musicien ne reconût le chiffre du collaborateur de madame de La Fayette, que je croyais un poète célèbre, et je m'abstins définitivement.
          J'essayai bien deux ou trois fois de me faire surprendre écrivant dans le jardin, en cachette sous les arbres, et de me faire arracher ainsi le poétique aveu de mon amour; mais ça ne s'arrangea pas, et le jardinier troubla seul du bruit de ses pas le silence de ces allées. Elle partit par le bateau à vapeur; nous l'accompagnâmes jusqu'à l'embarcadère. Elle me regardait de temps en temps d'un air ironique, autant que je puis me le rappeler. Le bateau descendait de Melun à Paris. Il fallait attendre qu'il passât. La matinée était splendide : moitié saphir, moitié opale. Nous nous assîmes sur la berge. O Providence! elle était émaillée de myosotis. J'en cueillis un bouquet que je lui offris. Quel courage! mais il n'était que temps. Le bateau sonnait son arrivée. Elle garda ce bouquet à la main, jusqu'à ce que le bateau eût accosté la passerelle; alors, elle le mit dans son corsage; puis elle prit mon bras comme appui et le serra de toutes ses forces. Avait-elle peur réellement en se voyant au-dessus de l'eau sur ces planches branlantes, ou voulait-elle troubler jusqu'au bout une imagination toute neuve ? Elle embrassa son père, son enfant; elle m'offrit la main.
          — J'espère, monsieur, me dit-elle, que vous viendrez quelquefois, me voirà Paris, avec Amédée, le dimanche.
          — Oh! oui, madame.
          La cloche tinta, les palettes des roues se mirent en mouvement, le bateau tout frissonnait se détacha de la petite jetée qui sembla fuir avec nous derrière lui. Elle resta debout à l'arrière; puis elle se souvint de son bouquet de myosotis, le reprit dans son sein, l'approcha de son visage et le respira ainsi, tant que nous pûmes l'apercevoir. Peu à peu elle se confondit dans la masse des voyageurs; nous ne la reconnaissions plus qu'à son mouchoir qu'elle agitait. Rien ne manquait comme tu vois, à cette miniature des séparations. Un quart d'heure après, il n'y avait plus à l'horizon ni mouchoir, ni femme, ni bateau à vapeur; il n'y avait plus qu'un peu de fumée, qui se délaya bien vite dans l'azur inaltérable de ce jour éclatant.
          Je revins à la maison, silencieux, me retournant de temps à autre, bien convaincu que j'en avais fini pour jamais avec l'appétit, le sommeil, la gaieté et les jeux naïfs, ridicules de l'enfance. Comment pourrai-je passer devant sa fenêtre où elle n'apparaîtrait plus ? A quoi bon ce jardin qui ne devait plus la voir ? O lune! quelles matinées attendrai-je en te regardant ? O bois odorants! quelle ombre blanche accompagnera mes pas dans vos sentiers étroits ? C'est ce jour-là que je gravai nos initiales sur les deux arbres qui les ont si mal gardées. Jusqu'au soir, je marchai mélancolique, silencieux, élégiaque, mettant ma douleur en vers, comme j'avais mis mon amour. J'avais besoin de solitude. Je me retirai de bonne heure dans ma chambre. Faut-il tout dire ? hélas! je m'endormis, comme une souche, jusqu'au lendemain huit heures, et je me réveillai avec une faim de paysan. J'eus beau faire, il me fut impossible d'être triste, et je m'aperçus bien vite que cette première émotion n'avait pas été très profonde. Avait-elle même été sincère ? N'avais-je pas plus obéi au désir de me prouver que j'étais un homme qu'à un véritable besoin d'aimer ? J'aurais voulu sans doute, en ma qualité de fils de poète, entrer dans la vie de sentiment par une aventure originale, qui me constituât l'égal de ces héros de roman dont j'entendais parler autour de moi, et que j'admirais dans les œuvres paternelles. Après le départ de mon héroïne, je me démenai donc inutilement pour retenir l'émotion éternelle que je voulais absolument qu'elle eût fait naître en moi. En vain je me battis les flancs pour être amoureux; la bonne et simple nature reprit possession de l'enfant. J'étais honteux de retomber si tôt des hauteurs de l'empyrée, mais décidément mon esprit était encore plus près du fils que de la mère, et deux jours s'étaient à peine écoulés depuis la scène des myosotis, que j'avais recommencé avec Amédée les gaietés tapageuses au milieu desquelles nous avions été surpris. Du reste, j'étais, par le plus grand des hasards, d'une innocence déplorable : l'amour ne me représentait encore qu'un sujet à mettre en vers français, avec des interjections et des points suspensifs; et j'eusse été, comme Daphnis, chercher la cigale jusque dans le sein de Chloé, sans deviner plus que lui ce qui devrait s'ensuivre.
          Je revins à Paris tout seul. Amédée était allé passer la dernière quinzaine des vacances chez un oncle célibataire, qui habitait la Bourgogne et dont on espérait qu'il hériterait plus tard. C'est même en vue de cet héritage qu'on lui fit continuer ses études dans la petite ville où cet oncle résidait. Il ne rentra point à la pension, et je n'osai jamais aller faire une visite à sa mère. Je ne suis même pas bien sûr d'y avoir pensé. Je me retrouvai deux fois avec elle, la première dans des circonstances assez burlesques qui ne durent pas lui laisser de grandes illusions sur l'amour des collègiens, si toutefois elle avait pu en avoir.
          C'était dix-huit mois plus tard, un jour de congé, aux Tuileries, en janvier. Il gelait à pierre fendre, et je glissais comme un perdu, avec tous les galopins qui se trouvaient là, sur le grand bassin qui fait face à l'obélisque. J'était en tête des glisseurs du côté de la grille. Je mettais à cet exercice un grand amour-propre. J'y étais, du reste, de première force; je glissais sur un seul pied, je faisais la bonne femme, je donnais le coup de patin comme personne. Tout à coup il y eut chute derrière moi, et par suite une bousculade générale; je fus jeté sur le rebord de pierre, que je ne touchai que des mains, et je sautai très adroitement sur la terre. Les genoux touchèrent un peu, pour être franc. Quand je me relevai, en époussetant mon pantalon, je me trouvai nez à nez avec mon premier amour, qui ne pouvait s'empêcher de rire. Je pris mon parti en brave, j'acceptai franchement la situation et je me mis à rire aussi.
          — Vous ne vous êtes pas fait mal ? me dit-elle.
          — Non, madame.
          — Du reste, vous glissez très bien.
          — Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là, madame ?
          — Dix minutes, à peu près, et je vous admire. C'est à cela que vous passez vos dimanches ?
          — Oui, madame, quand il gèle. Et Amédée ?
          — Il va bien, et mon père aussi. Au revoir, monsieur, je ne veux pas vous laisser vous refroidir. Vous pourriez vous enrhumer.
          — Au revoir, madame.
          Je la saluai et je retournai à ma glissade.
          Cependant, une femme avait traversé mon adolescence et y avait laissé son parfum.
          Elle avait ouvert mon cœur comme on ouvre, pour un voyageur qui va venir, les fenêtres d'un logis fermé, et la première femme que j'aimai complètement plus tard n'était peut-être que la suite de celle-là. Toujours est-il que, quinze ans après, j'étais tout heureux de revoir les lieux témoins de cette fugitive sensation et de relire mon innocente idylle sur les murs, sur les arbres, et jusque dans les nuages de cet aimable pays.
          En vérité j'ai l'air de me poser en Jean-Jacques, de vouloir déshonorer une madame de Warens et d'indiquer à la foule le pélerinage des bois de Sainte-Assise, en pendant à celui des Charmettes. Toi qui me connais, tu sais bien que non. Je me suis laissé aller à la relation d'un fait si simple et si naturel, que je crois que beaucoup de mes lecteurs s'y retrouveront et y revivront quelques heures de leur meilleur temps. J'ai remarqué que les hommes ne sont pas fâchés de se sentir dans une chose imprimée : cela flatte à la fois leur orgueil et leur paresse, c'est un miroir tout fait. Je ne fais donc pas traite sur l'avenir, et je ne compte pas plus sur les échos des siècles pour répéter nom nom, que sur les arbres de Sainte-Assise pour garder mon chiffre. Mais, en 1856, après le succès du Demi-Monde, je pensais autrement. J'ambitionnais des succès nouveaux, je rêvais la gloire et je cherchais naturellement à placer mon esprit dans les meilleures conditions pour une production nouvelle. Ce hasard, qui me transportait au bout de quinze ans dans ces lieux pleins de souvenirs, me paraissait offrir une de ces conditions-là, et je comptais de mon émotion morte tirer une œuvre toute d'amour et de poésie. Si tu te rappelles ou si tu relis la Question d'argent, tu verras que je me trompais bien.
          Pendant les trois premiers jours de mon installation, je me retrempai dans mes seize ans, puis peu à peu je pris l'habitude de me rencontrer autour de ma nouvelle demeure, je m'y oubliai bientôt et je finis par ne plus me saluer. Un jour, je montai sur le bateau à vapeur pour aller à Champrozay. Elle était sur ce bateau. C'était à n'y pas croire. Le hasard fait des choses plus invraisemblables que toutes les inventions des romanciers. Sans doute, elle avait conservé dans le voisinage le pied-à-terre de M. G... Elle était en deuil; un grand garçon en uniforme, décoré de la médaille de Crimée, se tenait tout droit à côté d'elle. C'était Amédée. Je le reconnus par elle, car elle n'était pas changée, sauf un peu de tristesse et de pâleur. Il ne me reconnut pas, lui. Elle me regardait beaucoup. Elle n'était peut-être pas sûre que ce fût moi. Je m'amusai de ce doute et je jouai l'inconnu. En abordant, j'aperçus des myosotis sur la berge. Toute cette rive en est pleine; j'en cueillis un bouquet, et comme elle me suivait des yeux, je le jetai dans le courant de l'eau. Elle fit au messager tardif un signe de reconnaissance. Elle resta tournée vers moi et elle disparut de nouveau dans l'horizon. Oh! ces horizons! ce qu'ils dévorent!
          Je parcourais deux ans après, comme cela m'arrivait souvent, les décès dans un journal pour y trouver des noms qui pussent me servir; j'y lus, à l'adresse qu'elle m'avait donnée jadis, son nom suivi de ces deux mots : "Quarante-huit ans." Je la croyais toujours jeune.
          A bientôt, cher ami, et porte-toi bien.

A. DUMAS FILS.
16 mars 1868.